La sobriété numérique ne se résume pas à éteindre un écran ou supprimer des mails. Dans le secteur informatique, elle engage des choix d’architecture, de conception logicielle et de gouvernance des infrastructures qui redéfinissent la manière dont nous produisons et opérons les systèmes d’information. Le RGESN version 2024, publié par l’Arcep et l’Arcom en coordination avec l’ADEME, structure désormais ces exigences autour de 78 critères couvrant neuf thématiques, de la spécification fonctionnelle à l’algorithmie.
RGESN 2024 : un référentiel d’écoconception qui change les appels d’offres
Le Référentiel général d’écoconception des services numériques a franchi un seuil avec sa mise à jour de mai 2024. Les neuf thématiques (stratégie, spécifications, architecture, UX/UI, contenus, frontend, backend, hébergement, algorithmie) intègrent des critères que nous retrouvons de plus en plus dans les cahiers des charges des grands comptes et des collectivités.
Pour le secteur public, la contrainte est nette : depuis le 1er janvier 2025, les communes et intercommunalités de plus de 50 000 habitants doivent élaborer une stratégie de numérique responsable fondée sur ce référentiel, incluant un diagnostic d’empreinte et des objectifs de réduction. L’État lui-même est soumis à cette obligation.
Côté privé, le RGESN reste un cadre recommandé, pas une obligation légale. En pratique, la pression contractuelle monte. Un éditeur SaaS qui répond à un marché public sans grille RGESN se disqualifie progressivement. Nous observons que les DSI de grands groupes commencent à intégrer ces critères dans leurs politiques d’achats IT, y compris pour des prestations hors périmètre réglementaire.

Empreinte carbone des équipements informatiques : la fabrication pèse plus que l’usage
Le secteur des technologies de l’information et des communications représente environ 2,5 % de l’empreinte carbone nationale et près de 10 % de la consommation électrique française. Ces chiffres masquent un déséquilibre structurel que les articles généralistes traitent rarement avec précision.
La phase de fabrication des équipements numériques concentre la majorité de l’impact environnemental, loin devant la phase d’usage. Un serveur rack consomme certes de l’énergie pendant des années, mais l’extraction des minerais, le raffinage, l’assemblage et le transport intercontinental génèrent une charge carbone et un prélèvement de ressources abiotiques considérables.
Allongement de la durée de vie : le levier le plus rentable
Prolonger la durée d’exploitation d’un parc de serveurs ou de postes de travail d’un ou deux ans réduit mécaniquement la fréquence de renouvellement et donc le volume de fabrication. Le reconditionnement, déjà pratiqué par le ministère des Armées sur une partie de son parc informatique en fin de vie, illustre cette logique à grande échelle.
Pour une DSI, cela suppose de découpler les cycles de renouvellement matériel des cycles logiciels. Un poste sous système d’exploitation léger peut fonctionner plusieurs années au-delà de la durée standard de trois à cinq ans, à condition que la politique de sécurité le permette.
Sobriété logicielle : réduire l’empreinte dans le code et l’architecture
L’écoconception logicielle dépasse le simple allégement d’une page web. Elle concerne la chaîne complète, du dimensionnement des requêtes en base de données à l’optimisation des pipelines d’intégration continue.
- Le choix d’une architecture applicative frugale (monolithique ciblée ou microservices calibrés) conditionne directement la consommation de ressources serveur à l’exécution et au déploiement.
- Le frontend reste un poste souvent négligé : charger des bibliothèques JavaScript non utilisées ou des polices multiples alourdit chaque requête utilisateur, avec un effet multiplicateur sur des millions de sessions.
- L’algorithmie, nouvelle thématique du RGESN 2024, pousse à interroger la complexité computationnelle des traitements, y compris pour les modèles d’intelligence artificielle dont la consommation énergétique des phases d’entraînement et d’inférence explose.
L’Arcep a d’ailleurs engagé des travaux pour obtenir des opérateurs et fournisseurs de services le détail de consommation des grands modèles de langage (LLM). Cette transparence, encore embryonnaire, deviendra un critère d’évaluation pour les organisations qui intègrent l’IA générative dans leurs processus métier.
Effet rebond et gouvernance : les angles morts de la transition numérique
Nous recommandons de ne pas isoler la sobriété numérique du phénomène d’effet rebond, qui annule régulièrement les gains d’efficacité technologique. Le passage à la 5G en est un exemple documenté : la consommation unitaire par antenne diminue, mais l’augmentation du débit disponible stimule des usages plus gourmands (streaming haute définition, IoT massif), ce qui neutralise le bénéfice initial.
Une politique de sobriété sans gouvernance des usages reste cosmétique. Cela implique des arbitrages parfois impopulaires : limiter les résolutions vidéo en visioconférence interne, refuser le déploiement d’un service si son ratio utilité/empreinte n’est pas documenté, ou conditionner l’achat de nouveaux équipements à un audit de l’existant.
Mesurer avant de réduire
Le diagnostic d’empreinte environnementale du numérique reste un exercice complexe. Les méthodologies divergent entre analyse de cycle de vie complète et bilans carbone simplifiés. Le RGESN 2024 fournit un cadre, mais chaque organisation doit adapter ses indicateurs à la réalité de son parc, de ses flux de données et de ses choix d’hébergement.
Les données de l’ADEME sur la répartition entre fabrication, transport, usage et fin de vie constituent un point de départ. Elles montrent que les décisions d’achat et de dimensionnement pèsent davantage que les écogestes quotidiens, même si ceux-ci conservent une utilité pédagogique.

La sobriété numérique dans le secteur informatique se joue sur des leviers techniques précis : écoconception logicielle, allongement de la durée de vie du matériel, gouvernance rigoureuse des usages et adoption progressive du RGESN comme grille de lecture commune. Les organisations qui documentent leur empreinte et intègrent ces critères dans leurs cycles d’achat et de développement posent les bases d’une trajectoire de réduction réaliste, sans attendre que la réglementation les y contraigne.